Je passe par la place du Terrail et je déboule rue Massillon par la rue Savaron. Le petit
troquet « Le Massillon » ou encore chez « l’Amiral » pour les anciens du quartier, m’invite à me poser sur sa mini-terrasse à l’abri du vent : j’abdique et après
j’irai bosser, promis. Je suis le seul taré* à me mettre en terrasse à cette période de l'année, mais j’ai besoin d’air.
Des têtes connues encore (le syndrome du petit village que tous les urbains connaissent dans leur quartier), le
cordonnier d’en face, deux-trois antiquaires, un rentier, un commercial désœuvré, un ou deux architectes en quête d’inspiration, des barmans du soir en pause de l’après-midi, un alcoolo notoire,
quoique tous un peu alcoolo en fait.
C’est vrai que l’alcoolisme est un fléau, certainement le plus grave d'ailleurs. Mais sans les bistrots, comment les gens
se rencontreraient-ils ? sur internet ? quelle tristesse. Et les brèves de comptoirs ? les soirées passés à refaire le monde avec des gens encore inconnus une heure
avant ? cet instant délicieux ou ton regard croise celui complice de cette jeune fille charmante que tu n’aborderas pas afin de conserver intact ce petit moment de bonheur. (et
surtout afin d'éviter de se prendre un beau rateau devant tout le monde..). Les échanges de blagues à deux balles, les ragots, les histoires, les confidences, pour tout ça il faut un lieu,
c’est le bistrot. Pour les russes au début du siècle d’avant, « bistro !» ça voulait dire « vite ! », pour moi ça veut dire prenons le temps, arrêtons-nous de courir
bordel (après quoi et pourquoi faire ? on finira tous au même endroit, c’est simplement une question de temps). Prenons le temps de parler, discutailler, même si c’est pour dire
des conneries. Franchement entre un tchat sur msn et un bon zing, pour moi il n'y a pas photo. Patron, remettez-nous ça !!
Alors je me pose : « un café, une cigarette** ». Ca me démange, il faut que je sache. J’attends d’être servi,
puis je me dirige aux toilettes, je me ferme, et je sors un sachet. C'est un bistrot de quartier et non un bar branchouille de soirée, il n’y a pas de lavabo clean avec tablette et tout
le tutim***, pas très pratique pour faire des tests comme je m'apprête à le faire. Je tape un coin de carte bleue dans le sachet, que je dispose sur une autre carte, j’aplatie, je taille un
Paris-Tokyo, j’aspire avec mon 20 euros roulé en paille. Wuh putty !**** Infernal. Il me faut bien 2-3 minutes pour accuser la montée dans les méandres embrumées de ce qui me reste de
cerveau, ça m’a scotché contre le mur. J’en tremble, je galère pour ranger mes cartes. Parkinson m’a retrouvé, mes jambes sont en cotons, j’ai la mâchoire serrée, la rate qui se dilate, tout fout
l’camp.
Il faut que je sorte des wc, sinon ça va faire louche. Je retourne à ma table, l’air le plus
naturel possible, mais je sens que je me suis transformé en hibou, je dois avoir des yeux comme des phares de deux-chevaux. En tout cas c’est clair, n’en déplaise à Fernand Raynaud, ce n’est pas
du sucre en poudre. Test ok.
J’avale mon café à contre-cœur, déjà suffisamment speedé, je rallume une clope que je négocie en trois
bouffées, j’ai ce goût amer caractéristique dans la bouche et le palais anesthésié. Bon, faut que je bouge. C’est parti.
A suivre...
* taré : il y avait aussi "débile" ou "abruti", pas mal non plus.
** "un café une cigarette" : titre d'un polar de Jean Jacques Busino que je vous conseille.
*** tutim : j'aime bien ce mot, en plus il permet d'éviter des descriptions interminables. On n'est pas chez Zola ici !.
****Wuh putty ! : Wouha Putain ! version locale.